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Au pays de Paul dans sa vie, voici d’autres regards, de nouvelles histoires. Le travail photographique de Philippe Truquin a commencé lors d’une rencontre avec Paul Bedel dès 2004 au cours des derniers mois de tournage du documentaire. Rémi Mauger lui a ensuite proposé d’élargir le cercle. Aux intimes. Les parents, le petit frère, les proches, les amis d’hier et les voisins. Ceux de Paul et les siens. Leur point commun : être ou avoir été paysan, là, dans la Hague.



L’épopée nucléaire ne les pas balayés. Ils s’accrochent. Certains composent avec la nouvelle spécialité locale, d’autres lui tournent résolument le dos. L’usine, ils vivent avec. Ou à côté. Cette chronique photographique conduit aussi vers ceux qui ont pris quelques distances ( tout en gardant des attaches ). Paul et les autres, c’est la Hague de la terre et sa diaspora.



Philippe Truquin connaissait à peine ce territoire et pas du tout ses habitants. Pendant trois ans, il n’a cessé d’y venir et revenir. Jeter un oeil, serrer des louches, tailler des bavettes, partager des repas et des interrogations. Il a pris son temps, car c’est là son travail : photographier, c’est prendre le temps.



Ce livre résulte d’une double approche, d’un double point de vue. Rémi Mauger, l’enfant du pays, écrit du dedans. Philippe Truquin, citadin venu d’ailleurs, photographie du dehors et prête l’oreille à ce petit monde pas aussi taiseux qu’il n’en a l’air.

 

> plus de photographies sur www.philippetruquin.fr ...



EXTRAITS ...



Chez Bedel
"J'ai fait comme les anciens."
Paul, Françoise et Marie-Jeanne Bedel



  Quels voyages faisons-nous, nous qui voyageons tant ?, par procuration sur nos écrans extra-larges, ou bien là-haut, à toute vitesse, abandonnant au ciel des panaches blancs qui sont les signatures de notre esprit d’aventure. Entre les coins carrés de l’ultramoderne platitude, on nous promet le monde en haute définition mais il est de plus en plus flou, le monde. Aux quatre coins de la planète ...



 

"On fait gîtes et compagnie.
Il faut bien s'adapter."

Alain et Delphine Lecouvey



  Il vous reçoit sans effusion, affectant presque la nonchalance, à l’aise dans ses charentaises de jeune retraité. Il prend un air détaché mais ne sera pas mécontent de sa première place dans cette galerie de portraits. Il dit ne pas vouloir se retourner sur son passé mais se souvient quand même : « quand j’étais gamin, ce n’était pas rare, les touristes de passage dans la pointe qui demandaient où coucher le soir »...



 

"Prends-tu tes enfants en photo comme nous-autres ?"
Patrice et Jeanne Digard



  Les anthropologues, des gens sérieux, considèrent que l’homme n’échappe pas à ses systèmes de représentation. Ça veut dire, en gros, que tout notre environnement nous constitue. Les paysages, l’air que nous respirons, les gens qui nous entourent, leurs visages, leurs comportements font de nous ce que nous sommes. C’est peut-être pour cette raison que l’on est plus sensible aux vessies de la réalité qu’aux lanternes de la fiction...



 

"On parle de l’usine et des beaux paysages comme s’il n’y avait pas des gens qui vivent là."
Charles, Solange et Fabien Agnes



  Ce siècle aura bientôt dix ans et l’on compte ici des gens qui font leurs comptes en francs. Et avec des gros sous, s’il vous plaît, car les agriculteurs en brassent, de la monnaie. « Elle est pas dans notre portefeuille ; faut pas confondre le chiffre d’affaires et le revenu ! » Il vous dit ça avec le sourcil en accent circonflexe et la moustache qui plisse sur un rictus complice. Il a sorti la calculette pour faire les conversions. Tout va pour le mieux. Ils n’ont jamais vu ça. Le litre de lait à 2,74 francs, tac tac tac, ça fait : O,42 euros. L’hiver d’avant, il était à combien ?...



 

"On avait meilleure paye à l'usine qu'à la ferme"
Hélène et Maurice Mauger



  1) cultivatrice, 2) agricultrice, 3) exploitante agricole. C’est dans cette chronologie que, durant mes années de collège et de lycée (pas plus de sept, à la faveur de résultats convenables), je m’appliquai à compléter le plus proprement possible les petits pointillés prévus à cet effet sur les fiches de rentrée scolaire, à la case profession de la mère. Ce tiercé s’est établi durant une période qui, vu mon âge, s’inscrit dans la dernière ligne droite de ces décennies fastueuses que l’histoire retient sous le raccourci majuscule de Trente Glorieuses...



 

"Quand vous êtes seul sur une exploitation il faut aimer ça."
Bruno Lenepveu



  A l’école du village, classe unique de huit élèves, année 1963-64, je suis arrivé alors qu’il terminait son cours moyen. Les jeux virtuels existaient déjà, et il en était le champion. Bruno faisait le tracteur, son sport favori à la récréation. Il courait bras écartés et lèvres pincées, soufflant une pétarade de moteur diesel. Il nous impressionnait fort, postillonnant sur nos crânes de minots, penché en avant à la limite de l’équilibre. De ces jeux résulte peut-être sa convexité dorsale et assurément sa vocation professionnelle...



 

"Le moderne c'est beau mais ça tue l'homme."
Augustine Morel



  Notre regard est accommodant. Sur les lieux de l’enfance, il rapetisse l’espace qui nous semblait immense. Quelqu’un, je ne sais pas, un physicien, un spécialiste du spatio-temporel a t-il étudié ce phénomène ? Il prouverait que, semblable à la nature, le temps qui passe a horreur du vide et contribue à amoindrir le sentiment de vertige autour de ceux qui restent, acteurs de la survivance et témoins de la déshérence. « Boujou vésène ! » (salut voisine !) Plus de quarante ans que je n’avais pas franchi le seuil de sa maison...



 

"Il a fallu se faire au brouillard et au vent."
Gérard, Jackie et les enfants Groult



  Ils disent ne pas vouloir faire de bruit, ce qui constitue assurément un gage de bon voisinage. Le terre-à-terre ne facilitant pas le côte à côte, les paysans, dans leur sagesse, ont inventé, bien avant que la formule ne fasse florès, un judicieux principe de précaution : la ferme isolée. Celle de Gérard et Jackie Groult se trouve au lieu-dit Calais, là où commence la commune de Jobourg, célèbre pour son nez qui pointe au bout de la péninsule. Ni l'un ni l'autre ne sont natifs de la Hague mais ils y sont venus en connaissance de cause et de leur plein gré, à l'écart de tout, certes, mais au pied d'une voisine singulière, encombrante, et définitive : l'usine...



 

"L’agriculture est devenue quelque chose d’un peu bizarre."
Michel et Grégoire Lajoie



  Une couverture délavée en a conservé la mémoire : nous fûmes des « Poètes en herbe rouge ». C’est le titre d’un recueil en hommage à Boris Vian que notre professeur de français eut la riche idée d’éditer avec sa classe de cinquième (5ème 4 précisément, lycée d’état Victor- Grignard, Cherbourg, Manche, année 1969). Michel le sort d’un placard en guise de pièce à conviction. Son poème commençait ainsi : « Ma liberté s’en est allée un jour où je suis parti pour être instruit, cultivé… ». Quatre ans plus tard, alors que nous étions alors en première A, la filière littéraire de l’époque, il passa aux actes : « c’est décidé, j’arrête ! Je reprends la ferme avec mon père »...



 

"Ce soir on va voir Caen-Châteauroux en famille."
Christophe, Sandrine et les enfants Mauger



  Ça fait un bout! Sous-entendu de chemin mais chez nous, inutile d’en dire plus long pour dire que ça fait loin. Quand ça fait un bout, ça fait un bout, un point c’est tout. Alors Herqueville/Castilly, je ne vous dis pas. Ce n’est même plus dans la Manche mais dans le Calvados, ce qui pour un Manchot est un autre monde. Seulement, lorsqu’on est deux et que l’on va se passer la bague au doigt, c’est une aventure en marche...



 

"On essaie autant que possible de penser développement durable."
Jean-Michel et Benjamin Digard



  La boucle est bouclée. C’est avec un voyageur que se termine le parcours, là où il a peut-être trouvé sa terre d’élection. Jean-Michel revient de loin et semble s’être posé au milieu de nulle part. Son ailleurs était dans la contrée de tous les possibles, dans le lointain mythique des migrants d’un autre temps : Yamachiche, petite commune de Mauricie, province du Québec. Le Canada comme on l’imagine, immense et vert à la belle saison, tout blanc l’hiver. Et le voici dans les polders de la baie des Veys...